Une rencontre dans le train : et si une graine avait été semée ?
Tous les témoignages des Brèves de séance de ce site sont réels, seuls les prénoms et les photos ont été modifiés.
Aurélie PHILEMY, formatrice et psychomotricienne en libéral.
L’automne 2021, j’attends mon train sur le quai. Il est 14h25. Dix minutes de trajet m’attendent. Rien d’exceptionnel, du moins, c’est ce que je pensais.
Le train arrive.
Une jeune maman monte avec son bébé de 18 mois en poussette, accompagnée d’un homme d’une soixantaine d’années.
Jules, c’est son prénom, crie un peu, comme les adultes qui l’accompagnent.
Puis soudain, un cri, une claque, des pleurs.
J’hésite.
Ai-je bien entendu le bruit d’une claque ? Je ne suis pas sûre.
Mais je me dis que si ça avait été une femme, j’aurais réagi. Alors pourquoi pas pour un bébé ?
Je m’assois près d’eux.
« Tu n’avais qu’à pas la jeter ! »
J’observe. Jules a jeté sa tétine au sol. Les adultes refusent de la ramasser.
👴 Le grand-père : “Tu n’avais qu’à pas la jeter ! On va la laisser là !”
👩👦 La maman : “Tu ne la retrouveras plus jamais !”
Jules pleure, se penche pour essayer de la récupérer. Il voudrait réparer son geste, mais il est attaché, il ne le peut pas.
J’hésite encore.
Ne vais-je pas aller à l’encontre de leurs règles ?
Puis je me dis que je l’aurais fait pour un adulte. Alors je me lève, ramasse la tétine et la tends à l’enfant.
💬 Moi : “Tiens, c’est ça que tu voulais ?”
👴 Le grand-père : “Tu en as de la chance, elle est gentille la dame. Il la jette et après il la veut… Il fait n’importe quoi !”
Je saisis l’occasion :
💡 “Vous savez, sa main a jeté, mais ce n’était pas un vrai choix. C’est comme quand on décide d’arrêter les cacahuètes à l’apéro et qu’on en reprend quand même. Imaginez un enfant si petit, c’est encore plus difficile pour lui de se retenir !”
👴 Regard perplexe.
Je tente une autre image :
💡 “Ou comme avec un verre de vin… On se dit qu’on s’arrête, mais on en reprend un autre sans trop s’en rendre compte.”
👴 Lui, en riant : “Ah mais le deuxième, c’est pour faire descendre le premier !”
Je comprends alors qu’il ne m’écoutera pas.
🚼 « Mais qu’il est infernal ! »
Un peu plus tard, la maman détache Jules, qui veut explorer le wagon. Elle tente de l’en empêcher.
👩👦 “Mais qu’il est infernal !”
💬 Moi, en souriant : “C’est vrai qu’il bouge beaucoup, il apprend plein de choses !”
Mais le grand-père continue de râler.
Je commence à douter.
Pourquoi ai-je pris ce risque ? Ces quelques minutes allaient-elles vraiment changer quoi que ce soit ?
Le train arrive à destination. Nous descendons chacun de notre côté. L’épisode me laisse une sensation d’échec.
🔄 Un retour inattendu
Le soir, à 19h, je reprends le train pour rentrer. Et là, je les revois.
Jules est dans sa poussette, absorbé par une vidéo bruyante.
Fatiguée, je m’éloigne pour éviter le son.
Puis, une petite silhouette apparaît devant moi.
👣 Jules marche dans le train. Détaché de sa poussette. Explorant.
Sa maman le suit, mais cette fois, elle ne crie pas.
Lorsqu’elle veut qu’il revienne vers elle, elle lui tend un bout de pain en guise de motivation, plutôt que de le gronder.
Et là, un espoir naît en moi.
Peut-être que mes mots ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd.
Peut-être que si le grand-père n’a rien entendu, la maman, elle, a perçu quelque chose.
Et si une graine avait été semée ?
Ce modèle éducatif, nous l’avons tous reçu d’une manière ou d’une autre.
Il repose sur l’idée que l’enfant cherche à nous manipuler, qu’il faut le dresser pour qu’il devienne « bon ».
Mais si, en quelques minutes, une petite porte s’est entrouverte alors peut-être que cela valait le coup d’essayer.
Voici deux vidéos qui illustrent mon propos :
1981 : Les Français vus par les Japonais | Archive INA
J’aime tout particulièrement ce passage (3’05) où une japonaise dit : « Il me semble que la différence entre les français et les japonais, c’est que les français croient que l’Homme est né foncièrement mauvais et ils s’en méfient. Alors que les japonais croient que l’Homme est né foncièrement bon et ils lui font confiance. »
Et cette vidéo où les expériences nous montrent que l’empathie est présente naturellement chez les bébés.


























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